Archives de catégorie : Littérature

Suite inoubliable, d’Akira Mizubayashi

Jeune et brillante luthière, Pamina se voit confier la réfection d’un violoncelle d’exception. Elle découvre une lettre dissimulée à l’intérieur, qui la plongera dans le Japon des années 44-45 et dans l’histoire du talentueux violoncelliste Ken Mizutani avec la grand-mère de Pamina, Hortense Schmidt.

« L’étrange et extraordinaire histoire du Pax animae par Hortense, de ce magnifique violoncelle qui était devenu pour elle l’ombre de son jeune ami, son mausoléé.[…] Elle avait mis dans son œuvre toute son âme, toute sa vie de luthière en même temps que tout son amour pour le jeune violoncelliste dont elle avait été séparé par la marche implacable de l’histoire. »

Un superbe roman qui nous emporte dans un univers de beauté musicale et de passions, plus forts que la folie guerrière et l’oubli du temps, capables de susciter, dans une « sombre période, le désir de résister ensemble à la torture infligée à l’esprit est plus fort que la peur. »

Le grand feu, de Léonor de Récondo

A sa naissance, Ilaria est confiée par sa mère à la Pietà, institution vénitienne qui accueille principalement des orphelines et les élèvent dans le chant et la musique, tout en les coupant du monde extérieur. Elle devient l’élève du jeune Vivaldi et découvre la force de l’amitié et le monde extérieur en se liant avec Prudenza.

« Epidémies, joies, secrets, éblouissements d’eau et de feu, le petit cœur vivra son temps, traversé d’appréhensions et gonflé de bonheurs, oublieux, lâche et parfois courageux, mais toujours régulier à battre la mesure de la vie d’Ilaria. […] Aimera-t-elle ? Partira-t-elle ? Fera-t-elle le choix de rester ici pour aider d’autres femmes à s’élever, à se libérer ? » 

Un roman qui nous emporte dans Venise autour de la passion dont le feu ronge de l’intérieur, passion pour la musique, passion amoureuse, qui portent et consument une jeune femme en éveil. Léonor de Récondo nous plonge dans un univers musical qu’elle connait bien dans un roman qui laisse cependant un petit goût de trop peu…

Mississippi, Sophie G. Lucas

“1871,

J’ai vu la foule tomber. Et ça fait beaucoup de bruit des corps qui tombent, je sais pas, les tissus, les corps sur d’autres corps, c’est tout autour le bruit, les tirs, les coups, les cris (moi j’étais silencieux, j’arrivais plus à bouger ni à sortir un mot de ma bouche, c’était fermé, bloqué, c’était comme si mon corps il était plus là, comme si j’étais à l’extérieur de mon corps, c’est ça oui, en dehors), mais c’est pas mon corps que je voyais, c’étaient tous les autres, des corps d’hommes, des corps de femmes, explosions, cris, fracas, boum, cris, chocs.”

Presque deux siècles d’une fresque familiale qui sinue dans l’absolue violence de la société et ses inégalités. Un élan romanesque éblouissant, une écriture puissante qui dévale les pages et roule, sans entrave, comme les eaux d’un fleuve…

Ce sera sur les tables de la librairie le 18 août et nous avons grande hâte de vous en parler !

Mississipi, La Contre Allée éditions, 18 euros.

Tout le monde n’a pas la chance d’aimer la carpe farcie, Elise Goldberg

“Le shmalts, c’est la graisse d’oie servant à cuisiner, c’est aussi l’excès de sentimentalité.”

Quand les souvenirs affluent par la porte d’un frigo entrouverte ou miam, mes aïeux !

À la mort de son grand-père, la narratrice hérite de cet incontournable équipement de cuisine qu’est son frigidaire. C’est au milieu des victuailles et des plats traditionnels de la cuisine ashkénaze que le roman de sa famille se déroule tels les pages d’un menu.

Si les souvenirs ont un goût, si les souvenirs ont une langue, ils ne sont pas dans la tradition yiddish et sa cuisine spontanément appréciables. Aliments peu sensuels, textures inquiétantes, saveurs fades et vocables boiteux, il faut apprendre à connaître leur histoire depuis les frontières de la Pologne juive pour en apprécier le charme complexe ; il ne saute ni aux papilles, ni aux oreilles. C’est sur cette route que nous entraîne ce livre, sur ce que la culture culinaire et les petites habitudes quotidiennes disent des gens, bien mieux bien plus intimement que de long discours. De toutes ces anecdotes et détails qui, aux yeux d’une petite fille et d’une jeune femme, peuvent agacer, manquent de clinquant, l’autrice fait ressurgir le passé de ce peuple juif polonais obligé de vivre caché, de passer inaperçu, de ne pas attirer l’attention ni susciter l’envie à l’image de ces recettes traditionnelles pas très appétissantes de prime abord. Mais, il existe un au-delà des apparences que l’on rencontre au fil des pages et qui nous entraîne à sa suite vers des histoires de vie prises dans les tourments de l’histoire…

Un premier roman touchant, plein d’humour et de dérision aimante qui à partir de souvenirs très personnels dessinent finement le portrait de toute l’histoire et la culture yiddish.

“Tout le monde n’a pas la chance d’aimer la carpe farcie”, éditions Verdier, 18 euros.

En librairie le 24 août 2023.

MURmur, Caroline Deyns

“(…) Le CRI est dans l’éCRIre.”

Une société qui jetterait les femmes en prison pour une interruption volontaire de grossesse, avortement et fausse couche reconnus sans distinction comme un homicide aggravé, ça n’est pas imaginable dans nos “pays civilisés”… Qui irait imaginer qu’une femme violée, enceinte et dénoncée par son bourreau puisse être inquiétée par la justice si elle prenait la décision de ne pas mener sa grossesse à terme ? Femmes vendues, mariage forcée, procréation à la chaîne, elle est longue et incomplète la liste de tout ce qui asservit les femmes et qui semble, ici et maintenant, parfaitement impensable.

“Je voudrais avoir le courage de la démence.”

La narratrice s’adresse à nous depuis les murs de la cellule dans laquelle elle a été incarcérée après une fausse couche. Emmurée dans son propre corps, une histoire transmise de bouche à oreille de femme en femme contient les clefs de l’insurrection…

Parce qu’elle trace sur le papier “ces explosifs qu’elle transporte que l’on appelle des mots”(1), ce savoir aux allures de conte prémonitoire tenu secret pour que perdure l’oppression, enfle, se transmet, se répand parmi “les captives, les muselées et les ignorantes” et s’infiltre dans la moindre fissure jusqu’à faire exploser les injonctions imposées à toutes les femmes.

Cette lecture a le pouvoir de faire se raréfier l’air, de gagner chaque pore de la peau jusqu’à la chair de poule, de provoquer une très saine envie de révolte et une profonde réflexion… Parce que la transmission de la mémoire et de l’histoire commune est incontournable pour échapper au retour en arrière qui ne serait pas s’en déplaire à certains.es, ce livre est indispensable ! (Non, ce n’est pas dingue, c’est même plus que réel pour les femmes au Salvador, pour les Américaines… etc.). Un texte à mettre entre toutes les mains y compris celles de nos grandes ados qui y découvriront peut-être pour certaines un pan, si récent, de l’histoire des luttes des femmes et continueront cette chaîne de transmission sans baisser la garde.

“(…) toute loi est réversible.”

Un immense coup de cœur pour ce texte dont la finesse et l’intelligence n’ont d’égales que la force pure.

“MURmur”, éditions Quidam, 19 euros. En librairie le 22 août 2023

  1. https://www.cambourakis.com/tout/sorcieres/je-transporte-des-explosifs-on-les-appelle-des-mots/

Le plus court chemin, Antoine Wauters

Quand on cherche quelque chose, c’est que, quelque part, on en a le souvenir, c’est que ce quelque chose a existé et peut exister encore.

Le texte le plus personnel qu’Antoine Wauters est publié à ce jour. Une balade sans souci de chronologie dans ses souvenirs d’enfance, parmi celles et ceux de sa famille au cœur des paysage et du petit village belge qui l’a vu grandir dans les années 1980.

On ne l’attendait pas sur ce terrain et la lecture est d’abord étonnante en regard de ses précédentes publications. On plonge dans un passé familial où Antoine Wauters, enfant, semble aussi heureux que mal à l’aise jusqu’à ce que lui apparaisse l’antidote à la nostalgie et à l’oubli qu’est l’écriture. Dans cette peinture d’une époque qui peu à peu s’étiole, l’auteur se raconte, dévoile sa pluralité, et fait le chemin jusqu’aux origines des mots et de son besoin d’écrire pour retrouver “ce que la faculté de nommer nous a pris.

Autobiographie, manifeste d’écriture et hommage aimant à sa famille, aux paysages et lieux de son enfance, ce dernier livre de l’un de nos auteurs préférés est une belle démonstration de la qualité de sa plume et du pouvoir immense de l’écrit.

“Le plus court chemin”, éditions Verdier, 19.50 euros

En librairie le 24 août 2023

La Sentence de Louise Erdrich

“On ne se remet pas de ce qu’on a fait aux autres aussi facilement que de ce que les autres nous ont fait.”

Comment expliquer devant la justice que ce qui ressemble à du recel de cadavre aggravé par une accusation de trafic de drogue n’est en réalité qu’une presque gratuite preuve d’amour doublée d’un coup monté ?

Tookie en fait l’amère expérience et ses origines ojibwées ne jouent pas en sa faveur face à la partialité du juge. La sentence tombe, soixante ans de réclusion, et c’est derrière les barreaux que sa rencontre avec les mots esquisse les contours de la suite de son parcours.

Sortie de prison, après dix ans d’incarcération grâce au travail acharné de son avocat, mariée à Pollux qui, par amour, lui a passé les menottes le jour de son arrestation, Tookie devient “soupe d’alphabets” au sein de la librairie fondée par une certaine Louise Erdrich à Minneapolis dans le Minnesota.

Elle apprend la saveur d’un bonheur ordinaire sans vraiment croire y avoir droit, se frotte aux questionnements sur la maternité avec la jeune Hetta qui la ramène à toute l’âpreté de sa relation à sa propre mère, essaie de trouver ce délicat juste milieu entre vivre en préservant les traditions et s’accommoder de l’implacable réalité de ce que sont devenues les cultures amérindiennes après des décennies passées sous le rouleau compresseur d’une domination aussi blanche qu’ethnocentrée et bien décidée à les faire disparaitre.

Devenue une libraire passionnée et passionnante, elle devra faire face aux demandes et exigences les plus déroutantes de ses lectrices et lecteurs dont la très agaçante Flora qui même décédée ne semble pas vouloir quitter la librairie.

Vivants ou morts, chacune et chacun des personnages est hanté ou peut-être se hante, se bat contre ses propres fantômes et ne peut leur échapper qu’en concédant à une profonde introspection… Toutes celles et tous ceux qui habitent ce roman ne pourront s’y dérober pour espérer se réconcilier avec ce qui les a longuement modelés et, enfin aspirer à continuer en paix.

Sur fond de la crise Covid qui a ébranlé le monde et des émeutes dénonçant la brutalité inacceptable du meurtre de Georges Floyd, Louise Erdrich plonge dans l’histoire des peuples amérindiens, frères et sœurs de douleur de toutes les minorités qui aujourd’hui comme hier sont la proie des violences du pouvoir et de sa police.

Comment se pouvait-il que les manifestations contre les violences policières fassent si clairement la démonstration du degré de violence de la police ?

Roman historique et forcément politique, histoire(s) d’amour, d’amitié, de pardon et de solidarité, tragi-comédie qui vous fera passer du sourire, en découvrant que l’on peut se crêper le chignon autour d’un feu pour savoir quel est le meilleur riz sauvage, à l’indignation pure en vous confrontant à la longue énumération des passages à tabac et meurtres racistes qui marquent l’histoire nord-américaine, “La Sentence” est un grand, très grand roman de l’immense Louise Erdrich.

Tout questionnement induit par ce texte rappelant les débats qui secouent aujourd’hui l’opinion publique dans notre pays n’est pas a considéré comme fortuit 🙂

Coup de cœur à retrouver à la librairie le 6 septembre 2023.

“La Sentence”, coll. Terres d’Amérique, éditions Albin Michel, 23.90 euros

L’enfant Don, de Jean Darot

Dans une vallée isolée des Pyréenées, Seuvia grandit, enfant, adolescente passionnée, jeune femme, mère, mais aussi ainée de la famille et héritière de sa “maison-souche”. Elle succède à son père et prend sa place dans cette communauté montagnarde isolée avec ses règles égalitaires. Elle apporte son amour et sa bienveillance jusqu’à faire le plus beau des dons à une famille amie.

Nous les femmes nous grandissons par étapes. Nous nous déplions, nous nous déroulons comme le font les fougères… Nous nous élevons, saison de vie après saison de vie, depuis l’enfance jusqu’à devenir plusieurs femmes successives.”

Après l’homme semence écrit sous le pseudonyme de Violette Ailhaud, Jean Darot nous offre une nouvelle histoire de femme, pleine de force, d’amour et de bienveillance.

Kramp de Maria José Ferrada

Chili, années 1960.

M, une petite fille, accompagne son père, représentant en quincaillerie pour la marque “Kramp” sur les routes.

De cafétérias en hôtels, de villes en villages, elle dessine, avec son regard candide autant que scrutateur, le portrait d’un Chili à hauteur de ses yeux d’enfants.

Les représentants de commerce et leurs histoires incroyables, son père, D, avec ses chaussures cirées au volant de sa 4L, E, l’ami photographe qui poursuit les fantômes remplacent de plus en plus souvent les apprentissages sur les bancs de l’école.

Une autre vision du monde et un père non pas “inconscient” mais “pionnier de la pédagogie systémique”… Un monde aussi rutilant, pour la petite M, qu’une scie toute neuve qui cache pourtant des fêlures et une réalité politique, sociale et économique bien plus sombre sur laquelle la rencontre avec un “insecte de la destinée” et l’entrée dans l’adolescence l’obligeront à lever le voile.

Un texte bercé de mélancolie, doux et féroce, qui raisonne longtemps une fois la dernière page tournée.

J’aimerai tant que tu sois là, de Jodi Picoult

Alors que l’épidémie de COVID menace et que Finn est réquisitionné à l’hôpital, Diana maintient ses vacances aux Galapagos. Mais sitôt arrivée, l’île ferme ses frontières et se confine. La voilà seule, sans hôtel, ni valise, ni réseau, dans un pays dont elle ne parle pas la langue… Elle qui a toujours planifié son existence se retrouve pour la première fois dépossédé de tout, sans objectifs à remplir. C’est l’occasion de se poser, de faire le point et, peut-être, de remettre en question ce qu’elle croyait acquis à son bonheur.

Une belle histoire de femme qui s’interroge sur ce qui fait son bonheur et le sens donner à sa vie, à un moment où le destin l’oblige à faire une pause dans un quotidien bien réglé et lui donne l’occasion pourquoi pas d’un nouveau départ… Un roman qui peut de prime abord paraitre assez convenu mais, à son habitude, Jodi Picoult nous surprend par un retournement de situation qui pimente la lecture !