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Le Démon de la colline aux loups de Dimitri rouchon-borie

« (…) c’est pas parce qu’on a mis un pont au-dessus du ravin qu’on a bouché le vide. »

La Colline aux Loups ou la maison de l’horreur. C’est entre ses murs que débute le récit d’un garçon qui ne connaît pas son nom, qui deviendra Duke, qui deviendra un homme qui raconte sa lutte incessante contre « le démon ».

« La Colline aux Loups c’était déjà une prison bien pire que tout imaginez-vous sous l’eau depuis le jour de votre naissance en attendant une bouffée d’air qui ne vient pas ma vie c’est ça. »

Arraché au « nid » (seule bulle de douceur qu’il n’ait jamais connue) par la justice chargée de le protéger lui et ses frères et sœurs « des punitions » infligées par des parents toxiques et maltraitants, doux euphémisme, Duke, enfant déjà détruit, entame un parcours compromis avant même d’avoir débuté. La violence comme seule réponse face à celle subit le plonge dans un engrenage sans échappatoire et chacun de ses choix, déterminé par un passé insurmontable, l’enlise toujours plus loin de toute forme de salut. Qu’en est-il alors de la compassion de ceux qui regardent et jugent ?

Quête impossible, « la rédemption », à laquelle il lui est néanmoins inconcevable de renoncer pour pouvoir enfin éradiquer « le démon » et briser la boucle.

« Il faut comprendre que c’est trop dur de demander à un enfant qui a enduré d’avoir en plus la force de faire les bons choix c’est comme si vous demandiez à l’éclopé de marcher mieux que les autres. »

C’est derrière les barreaux d’une prison, celle des hommes mais sans doute aussi celle de sa propre vie, que Duke, face à la mort et avec son propre « parlement », livre son histoire et interroge la question du bien et du mal « à l’ombre » de sa capuche et des textes de Saint Augustin.

Une claque ! Tant le terme de « coup de coeur » semble peu approprié pour parler de ce premier roman aussi magistral qu’éprouvant.

Des diables et des saintes, de Jean-Baptiste Andrea

Joseph offre sa musique sur les piano de rues, de gares, d’aéroports. Il joue Beethoven et à travers lui son histoire, son insupportable sœur, l’avion qui s’écrase, la rudesse des Confins, un disque des Stones dans une valise, la haine des batraciens, le parfum des lèvres à peines touchées… Il joue le mal et la joie qui font l’air de nos vies.

Un roman qui nous emporte et nous plonge dans le passé d’un adolescent livré à la dureté d’un orphelinat, marqué par les blessures de l’enfance, l’insouciance de la jeunesse, les rencontres qui changent une vie.

Si ça se trouve, le Diable n’a rien demandé. Si ça se trouve, il n’est pas né diable, c’était un bébé rose comme les autres. Peut-être qu’il a perdu ses parents, qu’on l’a envoyé dans un orphelinat, et que c’est là qu’il est devenu le diable.”

“Chacun pour soi n’était pas une devise égoïste. C’était une façon de dire, quand plus rien n’importait, que nous importions. Que nous valions quelque chose, puisque même abîmés, même déchirés, nous avions ce soi qu’il fallait préserver.

Ce qui reste des hommes, Vénus Khoury-Ghata

« L’homme parti, on prend un chat.
Argument irréfutable. »

Diane et Hélène, sont deux femmes d’âge mûr comme on dit, veuves, confortablement installées dans la vie, et d’une liberté qui se fiche pas mal des convenances. Elles sont amies, se livrent l’une à l’autre sans tabou et les hommes, vivants et morts, qui ont traversé leur vie peuvent aujourd’hui encore s’accrocher aux branches.

Alors que la première balaie son passé amoureux, ouvertement sulfureux, pour trouver le bon candidat encore en vie pour lui proposer une place dans le caveau qu’elle vient d’acheter, la seconde retrouve une deuxième jeunesse auprès des squatteurs qui occupent sa riche propriété de bord de mer…

Irrévérencieuses et attachantes, ces deux femmes hors norme et tumultueusement vivantes sont un rayon de soleil entre les pages de ce roman vivifiant !

Un vrai coup de cœur.

Ces orages-là, de Sandrine Collette

Elle a beau être partie, avoir coupé tous les ponts, elle a beau avoir un regard neuf – effrayé, horrifié, écœuré – sur ce qu’a été leur histoire, elle est en permanence au bord de revenir. Cela ne la quitte pas. Il y a des moments où tout lui paraît préférable à l’insupportable transparence, à la solitude et à la tristesse. Aux autres moments, elle s’épouvante elle même, sa fragilité, sa lâcheté, elle ferait n’importe quoi et personne ne peut la retenir. Au fond, il faudrait quelque chose de total : que l’un d’eux disparaisse. Aucun retour possible. Aucune hésitation, aucune tentation insensée de retourner s’empêtrer dans des filets trop serrés.

Un roman qui tient en haleine, nous plonge dans la complexité et l’horreur d’une femme qui ose mettre fin a une relation toxique, et lutte pour s’en libérer.

L’ami de Tiffany Tavernier

Critique de Pryscilla

Quand votre voisin s’avère être encore moins fréquentable que Sergi Lopez dans « Harry, un ami qui vous veut du bien »…

Lisa et Thierry forment un couple sans histoire et vivent dans une maison isolée dans la forêt à une dizaine de kilomètres du village le plus proche. Leurs seuls voisins, Chantal et Guy, sont devenus au fil des années, leurs amis. Des services rendus, des épreuves de vie traversées ensemble, des passions communes (l’entomologie pour les deux hommes) viennent combler les vides laissés par le départ du fils d’un côté et l’absence d’enfant de l’autre.

Lorsque un matin, Lisa et Thierry se retrouvent face aux hommes du GIGN venus prendre d’assaut la maison d’en face et ses occupants, c’est l’incompréhension la plus totale. Puis, vient la douche froide de l’explication sans appel et le début d’une longue descente aux enfers…

Pourquoi n’ont-ils rien vu ? Comment ont-ils pu ne rien voir ?

Harcelés par la presse, les questions de leur entourage et leur propre culpabilité, comment peuvent-ils continuer leur vie face à l’intolérable vérité ?

Tiffany Tavernier souligne l’inquiétante possibilité de ne jamais pouvoir complètement connaître l’autre et interroge cette zone de sentiments ambiguës entre l’amour et la haine, la colère et le sentiment de trahison.

Un roman bien mené malgré une fin assez peu compréhensible sur la question du pardon de soi et de l’autre qui prend ici des voies un peu trop détournées pour satisfaire pleinement le lecteur.

Brèves de solitude de Sylvie Germain

Coup de coeur de Pryscilla

2020, les rumeurs d’une crise sanitaire en toile de fond et une galerie de personnages dans un square. Un lieu où tous sont anonymes comme seul « motif » de ces identités qui se croisent sans réellement se rencontrer, fidèle représentation de nos modes de vie actuels. Frappés collectivement par le confinement (premier épisode), l’isolement de chacun, avec pour tous, la même nuit de pleine lune à contempler.

On interroge ingénieusement la question de la solitude dans notre société contemporaine : seul dans la foule ou avec soi entre quatre murs, on cherche et analyse les différences, libre au lecteur d’en tirer ses propres conclusions.

Chaque personnalité rencontrée est passée au crible, méticuleusement épluchée dans ses travers, ses manies, ses doutes et son humanité. Un exercice de style qui pourrait facilement basculer dans la caricature et qui sous la plume de Sylvie Germain tend à l’universalité. Chacun des personnages (une cruciverbiste presque aigrie, un fils dont la mère est en EPAD, une étudiante, un SDF… etc.) est à la fois seulement lui-même et le fidèle représentant de ses semblables.

Vous vous retrouverez, vous retrouverez votre père, voisin, ami dans ces pages. Vous retrouverez chaque portrait brossé par les médias, individu solidement cramponné à son individualité et incapable pourtant d’échapper à la machine générale.

Un excellent roman, définitivement vacciné contre le traitement nombriliste du coronavirus plutôt de rigueur sous la plume de nombreux auteurs depuis le début de l’épidémie.

Encabannée, de Gabrielle Fliteau-Chiba

Lecture de Pryscilla

« Liste n°115
Mes trois souhaits au génie de la lampe :
– Des bûches qui brûlent jusqu’à l’aube  ;
– Une robe de nuit en peau d’ours polaire ;
– Robin des bois qui cogne à ma porte. 
»

Perdue dans une vie citadine et superficielle, Anouk vend l’appartement qu’elle occupe dans le centre de Montréal pour s’installer dans une cabane au Kamouraska dans le Bas-Saint-Laurent, au Québec.

Bercée par les mots des auteurs qui ont marqué son parcours, émerveillée par la beauté rude de la nature, grisée par la fumée de l’herbe et troublée par une histoire d’amour intense et fugace, le récit d’une « évasion sociétale » pleinement vécue… dans les bonheurs comme dans les peines.

Un hymne à l’écologie et l’amour des grands espaces (petit clin d’œil à Thoreau) et un regard lucide sur ce que chacun est réellement prêt à abandonner pour vivre en accord avec ses convictions…

L’enfant de la prochaine aurore, de Louise Erdrich

Lecture de Pryscilla

Les Etats-Unis, Minnesota.

Cedar Hawk Songmaker, jeune femme enceinte d’origine Ojibwé adoptée par un couple de « blancs » bien pensants, renoue avec ses « parents biologiques » en quête d’information sur son patrimoine génétique. Protéger celui ou celle, et qu’importe sa nature, qu’elle porte dans son ventre deviendra son seul moteur dans un monde bouleversé par les plans incoercibles d’une nature revancharde (et on peut la comprendre !) à l’égard de l’espèce humaine.

Une fin du monde dénuée de catastrophe nucléaire, virus meurtrier, guerre, zombies et autres codes des dystopies « traditionnelles » et pourtant, l’extinction de l’humanité que nous dépeint Louise Erdrich dans ce roman n’en reste pas moins glaçante.

Et si demain c’est le principe même de la reproduction qui était remis en question ? Si le corps des femmes ne pouvaient plus donner naissance à une prochaine génération porteuse d’avenir mais à une forme régressive de l’humain ? Qu’adviendrait-il ? Traquées, enfermées pour leurs utérus et « ceux » qu’ils contiennent, les femmes ne sont plus l’avenir de l’homme… Imbue d’elle-même, infatigable et jalouse détentrice de la plus haute marche du podium du vivant, l’humanité, toujours prête à en découdre, hésiterait-elle à basculer dans l’inconcevable pour sauver sa peau ?

Un roman noir, implacable, à ne pas réserver qu’aux seuls amateurs d’anticipation au sens large.

Les références à l’immense « Servante écarlate » de Atwood, évidente sur la thématique et à l’inaltérable modernité de « 1984 » de Orwell, dans le portrait d’un pouvoir despotique emprunt de religion, restent cependant à modérer (avis personnel…) sans rien retirer à la qualité du texte de Louise Erdrich.

Les abeilles de l’hiver, de Norbert Scheuer

Coup de cœur d’Elodie

Dans une vallée allemande près de la frontière belge, Egidius, réformé à cause de son épilepsie, partage son temps entre ses ruches et sa traduction des écrits d’un moine du XVe siècle. Le soir, il rend visite aux femmes dont les maris sont au front et fait parfois passer des juifs de l’autre côté de la frontière. Dans son journal, il note son quotidien, ses observations sur les abeilles et la guerre autour, et sa maladie qui dépend de l’approvisionnement incertain des médicaments.

Ce journal, basé sur des faits réels, nous emporte dans l’arrière pays allemand en proie à la débâcle de 1944. En parallèle, c’est un véritable traité d’apiculture poétique qui nous donne à voir la vie des abeilles le temps d’une année.

L’école des soignantes, de Martin Winckler

Coup de cœur d’Elodie

Comme toutes les soignantes – et sans doute encore plus parce que j’étais un homme – j’étais arrivé en Psycho avec des préjugés silencieux, insensibles, insoupçonnés… Chez les folles j’ai compris que la folie, c’est tout relatif.

Un roman profondément humain, qui présente une utopie médicale visant à changer le petit monde des facs et centres hospitaliers, repensés en plaçant les soignées au cœur des démarches de soins et en formant les soignantes à l’humilité.