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Entrée en matière, d’Anis Mailhan


Marcel est physique, Irène est est chimie.
Elle voudrait comprendre la matière, la pénétrer. Elle voudrait s’en saisir, savoir ce qui se passe entre les éléments. Cela s’appelle la chimie.
Il voudrait saisir le visible mais aussi l’invisible, l’invisible de ces forces et phénomènes qui organisent et régissent chaque petite chose se mouvant dans l’univers infini.

A deux ils se sentent complémentaires. Fraîchement diplômés, ils intègrent le CEA qui, après guerre, se lance dans la course à l’atome. Leur vie et leurs carrières sont rythmés par les affrontements internationaux, entre course à l’armement et luttes pour la paix.

Sous couvert d’un roman, l’auteur retrace l’histoire de la seconde moitié du XXe siècle par le prisme scientifique et plus particulièrement de l’atome.

Ce livre n’est ni exhaustif ni purement scientifique. Il veut d’abord et avant tout éveiller la curiosité et l’envie d’« entrer en matière », ainsi que de donner un éclairage particulier à la question, encore très actuelle, de la bombe et de l’atome.

Le parfum des cendres, Marie Mangez

Alice, anthropologue, va partager quelques mois en compagnie de Sylvain, embaumeur silencieux, taciturne avec les vivants mais attentif et délicat avec ses ‘clients’. Il redonne vie aux défunts à travers leur odeur en décrivant les fragrances propres à chacun. Lui-même s’anime alors et semble reprendre vie.

C’était une expérience étrange, presque surréelle, que l’irruption de cette myriade de senteurs entre les murs froids, blancs et parfaitement hygiéniques de la chambre funéraire. Dans cet univers des plus triviaux, l’univers de la mort, surgissait soudain tout un monde de parfums, sensuels et vibrants… la voix bourrue et sèche de l’embaumeur devenait enveloppante et Alice se laissait bercer par ce son grâce auquel les chairs figées reprenaient couleur et vie.

Un beau roman doux et sensoriel qui nous fait pénétrer dans le monde inconnu de la thanatopraxie et celui, plus foisonnant et impalpable, des odeurs, hommage au Parfum de Suskind.

Mon Mari, Maud Ventura

Alors qu’elle a un quotidien qui a tout pour rendre heureux, la narratrice est attentive à tout détail qui pourrait rompre l’harmonie, et surtout au moindre signe indiquant que son mari l’aime moins. Amoureuse de l’amour, elle vit dans cette phase d’obsession passionnelle qui ne dure normalement que les premiers mois d’une relation.

J’aime tellement fort que je me consume dans mon propre amour, si bien que lorsque je suis amoureuse, je finis toujours par être un peu éteinte. J’aime et je veux être aimée avec tellement de sérieux que cet amour devient vite épuisant (pour moi, pour l’autre). Bref, j’ai l’amour malheureux.”

Un premier roman surprenant et grinçant, qui met en scène un amour abusif et dérangeant.

J’envie les veuves, les maîtresses et les femmes abandonnées, car je vis depuis quinze ans dans le malheur permanent et paradoxal d’être aimée en retour, de connaître une passion sans obstacle apparent. Combien de fois ai-je espéré que mon mari me mente, qu’il me trompe ou qu’il me quitte : le rôle de la divorcée brisée est plus facile à tenir. Il est déjà écrit. il a déjà été joué… Je ne connais aucun roman, aucun film, aucun poème qui puisse me servir d’exemple et me montrer comment aimer moins fort… je n’ai rien pour documenter ma peine.”

Blizzard, Marie vingtras

Au cœur d’un violent blizzard en plein Alaska, un petit garçon disparaît. Bess n’a pourtant lâché sa main qu’un bref instant. Elle se lance à sa recherche, tout comme Bénédict et Cole. Alors que chacun lutte contre les éléments, les souvenirs remontent, le passé ressurgit.

Un premier roman captivant au suspens maîtrisé qui nous plonge en plein froid comme dans les tourments de l’âme humaine.

Les gens d’ici vous demandaient jamais d’où vous veniez. Vous pouviez vous être sorti les fesses tout droit de l’enfer ou être descendu du paradis, ça faisait pas de différence. Si vous étiez prêt à vivre au milieu de nulle part, à travailler dur, et à pas vous plaindre, il y avait une place pour vous.

Une certaine raison de vivre, Philippe Torreton

Jean revient de la grande guerre physiquement intact mais intérieurement broyé. Sa rencontre avec Alice le rend à la vie, mais l’amour n’arrive pas à être plus fort que les ravages laissés par la guerre. Seul le souvenir d’un berger provençal croisé avant les conflits parvient, parfois, à le rendre vraiment à la vie.

Alice était sa chance, peut-être même son unique chance de construire quelque chose qui ressemblerait à une vie après cette guerre qui l’avait vandalisé en une longue et violente destruction de chaque jour qui avait tout cassé en lui, tout ce qui ne se voit pas. Pour ce broyé de l’intérieur, chaque jour était une bataille contre des milliers de pensées et autant d’images qui remontaient des bas-fonds comme des remugles.

Un beau texte qui nous plonge dans la difficulté du retour à la vie normal pour un jeune homme traumatisé par la guerre, et qui rend un hommage discret à l’homme qui plantait des arbres de Giono.

Élise sur les chemins de Bérengère Cournut

Je ne suis prisonnier d’aucune colline !

Je défie les truites et les anguilles !

(…) Les seules lois valables sont celles qui président à la croissance des salades.”

Élise vit dans la montagne entourée de ses frères et sœurs… Elle apprend de la nature et des êtres qui la composent, omniprésents autour d’elle. Lorsque les deux ainés de la fratrie, Onésime et Élisée, quittent le nid pour aller “apprendre la terre“, c’est un déchirement pour Féline et Lion, les parents, et pour leurs nombreux enfants restés à leurs côtés.

Si Onésime choisit de poursuivre sagement ses études, Élisée fait le choix du voyage et parcourt le monde…

Un beau jour, une lettre annonçant le retour des deux garçons “Là où sont (leurs) racines“, le regard acéré et les conseils d’une mystérieuse “vouivre” tapie dans les eaux du ruisseau entrainent Élise sur les chemins en direction de Onésime et Élisée.

Un roman onirique et poétique, en vers aussi libres que furent la vie familiale et le parcours de Élisée Reclus dont il est question dans ces pages. Pionnier de la géographie sociale, écolo et végétarien avant l’heure (!), défenseur de l’éducation populaire et de l’union libre, militant anarchiste et grand voyageur… à la lumière de ses quelques éléments, le texte de Bérengère Cournut résonne différemment…

Dans nos rayons le 14 octobre.

ULtramarins de Mariette Navarro

(…) et c’est sa façon de crier son amour pour tout ce qui ne se donne pas à décoder, tout ce qui décide de faire sa propre poésie sans surveillance, et peu importe si c’est un chemin plein d’angoisse, et peu importe si c’est la mort au bout.

L’étrange et enivrante beauté d’un moment suspendu en dehors des règles et du temps.

Une baignade en pleine mer, l’équipage profite d’un instant de liberté sous les yeux de la commandante restée à bord. Un écart de conduite pour elle, un fragment d’insoumission dans une communion totale, inquiétante et sublime avec l’élément “mer” pour les autres, et c’est la donne du réel qui est bouleversée et ouvre une faille pour tous les occupants du cargo.

On se laisse bercer au fil de cette traversée poétique et énigmatique. La matière et l’esprit se fondent l’un dans l’autre et laissent émerger un mystérieux vingt et unième homme. Alors qu’un cocon de brume fige la progression du navire et enveloppe ceux qui sont à bord dans ses questionnements intimes, la figure du fantôme émerge doucement… À chacun d’en reconnaître “le visage” et de, peut-être, puiser dans cette rencontre sur le fil de la réalité une forme de paix…

Ce roman, c’est un peu la liberté de l’incertitude, le droit au doute et à une forme d’oubli même momentanée… Une idée de “ralenti” comme pour nous laisser le temps à nous, lecteurs, de nous laisser embarquer par ce texte envoutant…

Un coup de cœur.

Les Contreforts de Guillaume Sire

contrefort

  • 1. Pilier, massif de maçonnerie engagé dans un mur qui reçoit une poussée, afin de l’épauler, d’en prévenir le renversement.
  • 2. Partie de la montagne formée par une arête secondaire qui vient buter contre une arête principale.

Dans les Corbières, les histoires du château de Montrafet et celle de ses héritiers, les Testasecca sont intimement liées. Si l’aura familiale et la bâtisse ont perdu de leur superbe, elles semblent encore imposer le respect auprès des villageois. Mais, lorsque les factures s’empilent, que la nature s’en mêle et que les “châtelains” ne parviennent plus à maintenir les vieilles pierres debout, c’est davantage qu’un joyau architectural qui vacille. C’est toute l’histoire de cette dynastie qui est alors remise en question…

Libertaire et têtu jusqu’à l’outrance, Léon, le père, ne reculera devant rien ni personne lorsqu’il s’agira de défendre la propriété familiale frappée d’un arrêté d’expulsion par le biais des monuments historiques. La rigueur aveugle de l’administration et la cupidité des magouilleurs appâtés par la possibilité de s’emparer des terrains voisins du château finiront de mettre le feu aux poudres.

Entrainant dans son jusqu’au-boutisme, sa femme, Diane, et leurs deux enfants, Clémence et Pierre, ils défendront quoi qu’il en coûte, le château. Autour de ce combat acharné, toute une ribambelle d’individus tout aussi extravagants, surprenants et attachants que les Testasecca prendront part aux évènements qui, de l’éclat romantique et rocambolesque des débuts, bascule brutalement vers un registre bien plus sombre.

Dans cette étonnante fresque familiale aux sonorités tragiques, l’amour que les Testasecca se portent les uns aux autres n’a d’égal que leur attachement à leur terre, héritage et symbole d’une histoire ancrée dans la pierre et hantée par d’anciennes croyances.

Et ils dansaient le dimanche, Paola Pigani

Ils sont nombreux fuir leur pays pour offrir leurs bras à ces usines de textile lyonnaises, qui promettent une vie meilleure. Parmi eux, la jeune Szonja quitte sa Hongrie et découvre un quotidien rude, rythmé par l’usine mais aussi la solidarité et quelques moments de joie volés.

Une plongée dans le monde ouvrier des années 1930, ses rudes conditions, la crise et les combats pour faire valoir les droits de ces hommes et femmes exploités.