Archives de catégorie : Récit

En salle de Claire Baglin

Dans un menu enfant, on trouve un burger bien emballé, des frites, une boisson, des sauces, un jouet, le rêve. Et puis, quelques années plus tard, on prépare les commandes au drive, on passe le chiffon sur les tables, on obéit aux manageurs : on travaille au fastfood.

De l’excitation enfantine devant les menus ultra colorés d’un fast-food à la terrible réalité de l’exploitation subie par ces enfants de familles modestes, devenus “grands” et employés dans ces antres de la malbouffe pour payer leurs études.

Claire Baglin livre un récit en deux temps. D’une part, une enfance à attendre un père ouvrier soumis à des horaires éreintants pour gagner de quoi subvenir aux besoins de sa famille et leur offrir, de petites économies en chèques vacances “grassement” distribués par l’entreprise qui l’emploie, des vacances au camping dont l’apogée est ce très attendu repas au fast-food. De l’autre, devenue jeune adulte, sa propre expérience du monde du travail dans ces chaines de restauration aux pratiques aussi indigestes que leurs burgers à la composition douteuse.

La soumission des corps et des esprits, la dépersonnalisation qui fait des travailleuses et des travailleurs des pions anonymes en quête de reconnaissance, la pression incessante pour toujours davantage de productivité sans se soucier de la sécurité de celles et ceux qui triment, là sont les points communs qui relient père et fille à 10 ans d’intervalle tous deux écrasés par une logique économique inhumaine.

Leurs mains, souillées par la graisse des machines, agressées jusqu’à y laisser la peau par les détergents, brûlées et aux doigts coupés ne sont jamais victimes mais toujours fautives. Ne jamais lâcher, devoir accepter de s’écraser et de jouer des coudes pour grappiller un poste à peine moins ingrat, elle n’est pas réjouissante la projection du “nous vivrons mieux que nos parents” à la sauce 2022.

Révoltant de réalisme, “En salle” est le premier livre de Claire Baglin, publié aux éditions de Minuit.

Vivre vite de Brigitte Giraud

Je reviens sur la litanie des “si” qui m’a obsédée pendant toutes ses années. Et qui a fait de mon existence une réalité au conditionnel.

Claude, le compagnon de Brigitte Giraud décède dans un accident de moto. Plus de 20 ans après, elle retrace l’enchainement des évènements, détails et superpositions de circonstances qui auraient abouti à cet instant fatidique.

Lorsqu’on n’est ni croyant.e ni fataliste et profondément amoureux.se comment accepter cette intrusion violente du “être au mauvais endroit au mauvais moment” dans une vie ? Brigitte Giraud exprime cette quête de sens face à l’inacceptable perte d’un être cher, parfois au-delà du rationnel, qui a modelé sa vie de femme et de mère depuis la mort de Claude.

Refaire le match encore et encore, fouiller les faits à la recherche du moindre élément d’explication, réfléchir à ce qui aurait pu/dû être différent pour empêcher que “ça” arrive, Brigitte Giraud passe tout au crible. De la naissance de Tadao Baba, ingénieur japonnais concepteur de la Honda 900 CBR Fireblade à l’arrivée en 2CV de Denis R. sur les lieux de l’accident, elle remonte le fil de tout ce qui, mit bout à bout, converge vers ce point précis du centre ville de Lyon ce 22 juin 1999 à 16h25.

Récit qui se heurte à l’absence et au manque, le livre de Brigitte Giraud est surtout l’histoire de leur amour et le portrait de cet homme aimé, de leurs passions communes et de leurs envies qui dans un mouvement d’emballement leur a fait oublier que vivre était dangereux.

La Bigaille, histoire d’une utopie culturelle collective de Thibaut Lambert

On en revient toujours à la même chose. Mettre de côté l’égo et l’individualisme au profit d’un collectif.

Cela ne veut pas dire qu’il faut fermer sa gueule. Mais laisser une place à tout le monde. (…)

La belle histoire de “La Bigaille”, bar culturel et associatif à Marennes en Charente-Maritime ou comment un groupe de citoyens.nes en mal de culture et de vivre ensemble a pris les choses en main pour redynamiser leur petit coin de verdure. Mode d’emploi à l’usage de celles et ceux qui voudraient se lancer, retour d’expérience et surtout, récit d’une belle aventure commune rendue possible par l’engagement de chacune et chacun pour le bien-être de toutes et tous.

Aux éditions Des ronds dans l’O.

Trois sœurs de Laura Poggioli

“S’il te bat, c’est qu’il t’aime” dit un proverbe russe.

Le récit de Laura Poggioli s’empare d’une tragique histoire qui a ébranlé la société russe à partir de juillet 2018. Trois jeunes femmes Krestina, Angelina et Maria prennent l’unique décision capable de mettre fin au calvaire subi depuis leur plus jeune enfance en supprimant leur bourreau de père. Mikhaïl Khatchatourian, d’origine arménienne, proche des forces de l’ordre et de l’église orthodoxe, a bénéficié pendant des années de toute la clémence délibérément aveugle des autorités pourtant maintes fois sollicitées à propos des mauvais traitements infligés à ses filles.

Un véritable choc pour nous, une situation atrocement banale en Russie : “S’il te bat, c’est qu’il t’aime”, le proverbe est ancré dans toutes les strates de la société et il ne saurait être question de “laver le linge sale” de l’intimité de la famille sur la place publique. Ce qui se passe dans les foyers reste dans les foyers et bien mal à celles et ceux qui voudraient qu’il en soit autrement.

Après leur arrestation, la presse et l’opinion publique russes désigneront Krestina, Angelina et Maria sous ce terme des “trois sœurs”, bouleversant témoignage des liens qui les unissent depuis leur naissance dans la soumission absolue au patriarcat et au conservatisme religieux. Si dans un premier temps la société russe, empreinte de déni sur la question de la violence faite aux femmes, considère que les jeunes filles sont coupables de parricide, l’accumulation de preuves et de témoignages sur les atrocités endurées ont néanmoins permis de susciter chez certains une prise de conscience et un élan de révolte à l’égard de la tolérance criminelle du droit russe envers les violences domestiques. Le jugement n’est à ce jour toujours pas rendu pour les trois victimes mais d’autres affaires ont depuis bénéficié de verdict plus clément pour les victimes que pour leurs tortionnaires. Une petite avancée dans un pays où une loi votée en 2017 avait permis la dépénalisation des violences commises dans le cercle familial…

Le récit de Laura Poggioli ne jette pas l’opprobre sur tout un pays et sa culture. De ses années étudiantes passées à Moscou, elle ne cache pas son admiration pour la langue russe et le plaisir qu’elle a éprouvé dans les rencontres qui pour certaines ont donné naissance à de belles amitiés. En revanche, l’autrice met le doigt sur des aspects de la société que la Russie à la sauce Poutine préfère ne pas voir exposer au-delà de ses frontières et sur la manière dont l’histoire du 20ème siècle en a modelé les contours. En choisissant de donner une voix à toutes ces femmes réduites au silence (16 millions de femmes victimes de violence sous leur propre toit chaque année en Russie… seulement 10% d’entre elles osent déposer plainte), c’est sa propre expérience de la violence dominatrice des hommes qui va rejaillir, le long chemin qu’il lui a fallu parcourir pour panser les plaies profondes de sa psyché et parvenir à se confronter, enfin, à son histoire familiale elle aussi marquée par le désir implacable des hommes d’asservir les femmes.

Un premier livre poignant et juste, nécessairement bouleversant et tristement indispensable.

Pas dans le cul aujourd’hui de Jana Cerna

L’underground pragois face au stalinisme. La lettre d’une femme provocatrice, féministe, indépendante et absolument amoureuse à son amant. À lire, pour ceux qui ne connaissent pas l’autrice, à la lumière de la préface de Anna Rizzello. Un contexte qui compte… Ce qui n’enlève rien à l’intemporalité du propos mais souligne son caractère résolument avant-gardiste.

À celles et ceux que l’adjectif “raisonnable” – appliqué à la création, à l’amour, au désir, au sexe – fera toujours frémir.
À celles et ceux qui démolissent résolument les barrières entre les chemins qu’emprunte leur envie de l’autre.
Et aux autres… Parce qu’un brin d’anti-conformisme ne fait pas de mal, je crois.
Un texte beau et brûlant, comme un orgasme intensément impudique qui abolit toutes frontières entre ventre et tête.

Ceux qui trop supportent de Arno Bertina

Le combat des ex-GM&S (2017-2020)

J’aurais voulu écrire un livre qui ne mentionne pas les larmes des ouvriers…

Entre 2017 et 2020, Arno Bertina rencontre les salariés de l’usine GM&S, sous-traitant de Renault et PSA, dans la Creuse. Frappés par une énième salve de licenciements et de démantèlement de leur outil de travail, c’est leur parole et leur combat qu’il va écouter et délivrer. Au-delà du constat social révoltant, ce sont des personnes bien réelles qui sont au centre de ce livre ; leur vie, leurs ressentis, leur humanité et générosité qui tranchent en regard du comportement des décideurs, patronat et pouvoirs publics tous dans un même panier.

Un pamphlet à charge et franchement exagéré ? Même pas ! Le constat est simple et argumenté. La noblesse des ouvriers de GM&S est une claque insupportable pour des puissants obsédés par l’appât du gain et le pouvoir.

Des femmes et des hommes massacrés par une logique économique qui ne prospère que parce que leur engagement pour LEUR usine est bien plus fort que tout ce qu’ils auront à encaisser de la part des “têtes pensantes”, rédigeront une proposition de loi destinée à éviter que l’histoire ne se répète pour d’autres. Une leçon d’altruisme ? Toujours pas. Des êtres profondément humains qui n’ont pas oublié que pour une bonne omelette aux cèpes, il fallait plus de cèpes que d’œufs.

Le récit d’une lutte, oui… Et, tout à la fois, un livre très personnel… “C’est ton bouquin Arno”, comme le lui rappellera Vincent Labrousse (élu CGT à GM&S) en 2020. S’il n’est pas question pour Arno Bertina de tirer une quelconque gloire d’un combat qu’il n’aurait pas mené, sa révolte épidermique devant la violence d’un système destructeur est saine, légitime et contagieuse.

L’infatigable Arno Bertina prête à nouveau sa plume à une vérité glaçante (pour mémoire, “L’âge de la première passe” sur la prostitution de toutes jeunes femmes au Congo) et interroge humblement le regard et la langue qu’il pose sur ces moments de vie.

Un récit sombre dans ce qu’il nous dit du monde dans lequel nous vivons et en même temps empreint de l’espoir et de l’énergie communicative qui se dégage du portrait de ces femmes et de ces hommes qui ont tenu tête. Une lecture juste et nécessaire, d’une humanité spontanée, simple et sincère.

A la vie ! et Je serai là ! par l’Homme Etoilé

L’homme étoilé est infirmier en soins palliatifs et accompagne les personnes en fin de vie. Dans ce roman graphique, il nous offre des petits instants de vie, bulles d’amour, de rire, d’émotions, de musiques ou de tendresse. Des échanges qui soutiennent autant le patient que le soignant, pour les aider à profiter des derniers instants de la vie, les rendre plus légers.
Ils me confortaient dans l’idée que je pouvais faire du bien autrement que par la simple administration d’un médicament.”

Un récit profondément humain qui parle de partage et de soutien, des “instants en dehors du temps et de la maladie qui offrent des parenthèses de légèreté et d’insouciance dans des moments particulièrement difficiles.”


L’homme étoilée revient dans un nouveau roman graphique où il nous raconte ses débuts en tant qu’infirmier. Dans des lieux impudiques qui réduisent les personnes à une série de symptômes, il comprend qu’il ne faut pas limiter les patients à cette vie de souffrance et apprend à leur parler de milles choses, pourvue que chacune d’elles les éloigne un moment de la maladie.

On ne peut promettre une fin parfaite à tout le monde même si on a le devoir de s’en donner les moyens… Je peux garantir une main tendue, une oreille attentive, un regard compatissant et tendre.
Mon rôle, ce n’est pas de les empêcher de partir mais de veiller à ce qu’ils partent bien… et à aimer la vie, pour mieux la diffuser dans chaque chambre chaque jour.

Journal d’un jeune naturaliste, de Dara McAnulty

Coup de cœur d’Elodie

Dans son journal, le jeune Dara confie ses difficultés d’autiste et sa volonté d’accepter ses particularités pour mieux vivre et appréhender le monde. Fin observateur de la nature, des insectes, des plantes et surtout des oiseaux qui l’entourent, il s’en émerveille et se mobilise pour défendre et partager ces petits miracles quotidiens, dont on ne peut profiter qu’à condition de s’arrêter pour voir. Au rythme des balades familiales on découvre aussi l’Irlande et sa beauté sauvage.

Une lecture qui donne envie de contempler faune et flore autour de nous, de s’en imprégner et de s’émerveiller, comme le jeune narrateur, de sa richesse et de sa diversité au rythme des saisons.

Le chœur des femmes, de Martin Winckler

Jean Atwood doit exercer pendant six mois dans l’unité 77 du docteur Franz Karma, dédiée à la médecine des femmes. Une cohabitation qui promet d’être conflictuelle entre le médecin, attentif aux femmes, à l’écoute de ce qu’elles ont à dire, et l’interne, qui se borne à l’aspect clinique et est plein de préjugés.

Un très beau texte, profondément humain, qui donne la parole aux femmes, à ce qu’elles subissent, aux violences médicales dont elles sont victimes, dans un système de santé très déshumanisé.

Je suis née à Bergen-Belsen, de Yvonne Salamon

Yvonne Salamon est née dans un camps de la mort et y a survécu pendant 6 mois avant d’en sortir.
Ce livre raconte son histoire et celle de sa mère, Hélène, résistante torturée et déportée alors qu’elle était enceinte.

Leurs deux vois entremêlées nous font entrer dans l’histoire d’une famille prise dans es tourmentes de la grande histoire. Elles ont côtoyé l’horreur la plus grande, mais aussi des gestes d’une humanité sans pareil au plus noir de la détresse.

Un magnifique témoignage.