
Une recension de « Rythm 0 », la célèbre performance de Marina Abramović.
En 1974, à Naples, l’artiste serbe se livre, immobile et muette, à un public qui dispose de 72 objets pour faire d’elle ce qu’il veut pendant 6 heures. Inventaire non exhaustif de ce dont les participants/es peuvent user : plume, aiguille, miel, feuille de papier, pansement, arme à feu et une balle. Le 73ème objet, c’est elle.
Derrière la table, il y avait un écriteau que l’artiste a fait livrer dans la matinée, sur lequel il est écrit :
« Instructions. Il y a 72 objets sur la table, tout le monde peut les utiliser sur moi comme il le désire. Je suis l’objet. Durant ce laps de temps, j’en prends l’entière responsabilité.
Durée : 6 heures. »
Il n’y a rien à ajouter.
Une plongée dans les mécanismes humains qui fabriquent la violence : frustration, sentiment d’impunité, fantasme d’échapper à sa condition. Le temps long de la performance fait tomber crescendo les barrières morales jusqu’à ce que les caresses et le parfum laissent place aux agressions sexuelles et à l’arme chargée sur la tempe de Marina Abramović.
Si on ne découvre rien de ce qui s’est déroulé ce soir-là, le roman de Marie Petitcuénot n’en reste pas moins glaçant. Ce court thriller du réel, entrecoupe le déroulé de la performance par le récit du parcours personnel des protagonistes, des réflexions sur l’embourgeoisement de l’art et une critique de l’esthétique du beau montée en puissance parmi une nouvelle génération d’artistes et d’amateurs d’art à la fin des années 1960.
Petit bémol, certains personnages peinent à échapper à la caricature. À forcer le trait pour en faire des Monsieur et Madame tout le monde et « inviter » le lecteur parmi le « public acteur » les stéréotype et l’inconfort de l’identification s’étiole.
Je reste également un peu perplexe sur la fin du livre avec le choix de l’autrice d’incarner la pensée de l’artiste, même si on peut y voir une sorte de prolongement du processus de création voulu par Abramović. Une écrivaine libre le temps d’un roman de faire ce qu’elle veut du ressenti de l’artiste et plus généralement de ses participants/es. La liberté prise avec le réel, même si c’est le propre du roman, fige l’œuvre dans la subjectivité d’un point de vue. Ce qui retient l’attention c’est peut-être davantage la singularité et l’importance de « Rythm 0 » dans l’histoire de la performance artistique que le livre qui s’attelle à la restituer.
Un bon roman malgré ces quelques réserves, elles aussi toutes subjectives, à découvrir à la librairie le 20 août.
