Je l’ai sentie, sombre, posée sur mes yeux. Je l’ai sentie, froide, passée à mes poignets. La liberté.

« Je n’avais jamais pensé qu’un jour des hommes me feraient disparaître. À vrai dire, existaient-ils avant ce matin ? Le ciel, beau et frais, ne s’était pas préparé à les recevoir. Alors ils sont entrés, m’ont saisi et m’ont emmené, c’est tout. C’est simple. »
Tout a basculé un matin lorsque des hommes sont venus le chercher à son hôtel, avec quelques questions à lui poser. Il voit la liberté s’envoler alors qu’on l’emmène, yeux bandés, puis qu’on l’interroge, sans qu’il sache ce qu’on lui veut, ce qu’on lui reproche.
Balloté de cellule en cellule, il rencontre tout un panel d’hommes arrêtés comme lui, qui ne savent pas pourquoi ils sont là ni pour combien de temps. La menace de la torture n’est pas loin, la peur omniprésente. Au gré des va-et-vient des détenus, Olivier se familiarise avec les bases d’une langue qui lui était alors inconnue, et alors que les rafles du Renseignement s’intensifient et que de nouveaux arrivants se font enfermer, la situation au dehors se dessine, les manifestants qui grondent, la répression qui se durcie.
Au fil des jours, des semaines, il s’évade en convoquant ses souvenirs de poèmes, de musiques ou de films, qu’il reconstitue derrière ses paupières pour fuir la peur et l’incertitude, pour s’accorder un moment de liberté.
« Je chante avec Marcia l’avenir qu’ils me promettent, la mort de l’espoir, la défaite muée en gloire, et c’est comme me sentir libre.
C’est comme si j’étais libre en plus d’être prisonnier.
Le corps et l’esprit perclus, noués, recrus. Mais contenus par un esprit et un corps rieurs, rapides, frondeurs. »
Un texte bouleversant qui dit l’enfermement, l’espoir qui s’amenuise, l’incertitude et l’incompréhension, la peur qui s’installe, omniprésente… mais aussi et surtout un texte lumineux dont la beauté se trouve dans son évocation de la liberté, à travers son absence mais surtout par les petits bouts qui peuvent être grappillés, les rêves qui prêtent à toutes les évasions et qu’on ne peut lui enlever, l’imaginaire plus vaste que les murs de bétons, un refuge contre l’impossible, une lumière dans la nuit.
Olivier Grondeau a été arrêté à Chirraz en Iran en octobre 2022 et ne sera libéré que 887 jours plus tard. Il nous emmène dans ses pages avec lui le temps des soixante-douze jours de garde à vue sous l’autorité du ministère du Renseignement, avant son transfert en prison.
Même si l’abri de ta nuit est peu sûr et ton but encore lointain
sache qu’il n’existe pas de chemin sans terme, ne soit pas triste
Extrait du poème « Joseph égaré » d’Hafez
« Youssef de sais pas s’il s’en sortira un jour. Nous on sait, parce que c’est Youssef et qu’on connait son histoire. Mais lui, tout ce qu’il sait, c’est qu’il n’a rien fait. »
