
(…) je pensais souvent à la vie et à ses rencontres fortuites, à l’inexorable question de la complicité, au fait qu’aucun d’entre nous ne pouvait plus prétendre à l’innocence. Je songeais que la naïveté, bien qu’elle se fût longtemps montrée utile en nous permettant de ne pas affronter la réalité trop franchement, était plus inexcusable, plus répugnante que jamais. Finis, les allers-retours entre le mot et le monde. J’avais lu un jour que notre siècle était une ère de demi-mesures, et même à l’époque je m’étais dit que rien ne pouvait être moins vrai. Sur cette terre dévastée, chacun d’entre nous faisait preuve d’une parfaite obéissance aux forces de gravité locale, choisissant chaque jour le chemin de la facilité, ce qui, tout en étant entièrement et légitimement humain, était la ligne de conduite la plus barbare, la plus abominable qui soit. Je ne suis pas irréprochable. J’ai joué mon rôle.
La narratrice s’installe auprès de son frère, récemment séparé de sa femme et de ses enfants. Dans cette maison entourée par la forêt à proximité d’un village, elle est isolée dans un rôle servile qu’on lui a longuement imposé de choyer et par le barrage d’une langue qui se refuse à elle. Dès les premières pages, une atmosphère étrange et envoutante s’empare de ce monologue intérieur. On le lui a jamais appris que sa soumission et sa prédisposition à l’infériorité ne sont que de lentes constructions imposées par celles et ceux qui tentent de se débarrasser des leurs par la domination.
Nous y étions donc enfin. J’étais venue dans cet endroit d’où mes ancêtres avaient fui, poussée parce que je reconnaissais enfin comme un irrépressible désir d’autodestruction, qui n’était rien d’autre que ce que je croyais mériter et, qui plus est, ce à quoi je me croyais destinée, moi, enfant rétive d’un peuple dont le seul mérite intrinsèque était d’avoir survécu. d’avoir persisté. Pendant des lustres, mes aïeux avaient persisté. Et voilà que le rencontrais finalement l’histoire, preuve que ma déférence, que la déférence de quiconque, était la route la plus sûre et la plus rapide vers l’éradication. elle serait totale.
Prisonnière d’une bienveillance tenace à l’égard des autres, elle en devient suspecte et sorcière aux yeux des villageois.es du coin. Elle est celle dont l’on doute immédiatement lorsque d’étranges évènements secouent les lieux. Une chienne grosse telle la Vierge Marie, une brebis dont la progéniture ne verra jamais le jour, une épidémie qui ravage les pommes de terre, un troupeau de vaches frappé par un mal qui en impose l’éradication jusqu’au retour de son propre frère qui, après l’avoir laissée livrée à elle-même pour un voyage d’affaires, semble dévasté par sa simple présence. Elle est celle que l’on soupçonne, coupable parce qu’effacée, telle que la marche du monde a toujours fonctionné.
Une métaphore incarnée et obsédante de la nécessité de la transparence jusqu’à devenir invisible que se transmettent les peuples opprimés, coupables de tous les maux, dans un impératif de survie. Ici l’héritage indélébile de la Shoah, jamais nommé qui déchire le roman de part en part. Un texte captivant, époustouflant, éreintant dans cette libération lente et douloureuse d’un passé présent.

« Tant de choses étaient refusées d’avance. Tant de choses se produisaient à une échelle temporelle et spatiale plus longue qu’une vie, plus large qu’un pays, plus vaste que l’exil d’un seul peuple. Et plus grande encore. »
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