Archives de catégorie : Littérature

Chavirer, de Lola Lafon

Coup de cœur de Pryscilla

1984. Les cours de danse à la MJC de Fontenay, Cléo, 13 ans, y consacre toute son énergie. Lorsque la très élégante Cathy la repère parmi toutes et lui fait miroiter la possibilité d’une bourse de la fondation Galatée pour réaliser son rêve, la petite fille est pleine de fierté. Des cadeaux, de l’argent, un milieu cultivé et raffiné jusqu’au déjeuner avec les membres du « jury » durant lequel elle devra faire preuve de « maturité ».

« Les doigts comme des insectes agacés (…), il suffisait de se tenir parfaitement immobile.»

Le conte de fées tourne au cauchemar, Cléo n’est pas choisie mais peut-être pourra t-elle retenter sa chance l’an prochain ? et en attendant, elle pourrait aider d’autres jeunes filles à obtenir la bourse en les présentant à Cathy… Le piège se referme et, pour ne pas déplaire, pour continuer à croire que le rêve est possible, Cléo endosse le terrible double rôle de victime et bourreau.

Ce qu’il se passe dans les 30 années qui suivront, ce sont ceux qui croiseront la vie de Cléo qui nous le raconteront. Yonasz, Lara, Nico et les autres rassemblent les bribes de sa personnalité et de son parcours, de la MJC aux paillettes des shows télévisés, des espoirs déçus aux moments plus doux, jusqu’à l’explosion du mouvement « me too ». Un projet de documentaire, des langues qui se délient difficilement et tout ce que chacune avait tenté d’enterrer revient enfin en lumière.

Un texte fort et pudique sur cette délicate question des réseaux pédophiles. Ce serait cependant réducteur de s’en tenir là… La danse et ses souffrances, la culture populaire des années 1980 et 1990, Derrida et Goldman en exergue du roman, les questions de la culpabilité, du pardon, de l’oubli, qui jalonnent la vie de ceux et celles « qui sont passés par là ».

Les dynamiteurs, de Benjamin Whitmer

Coup de cœur de Pryscilla

1895. Une bande d’orphelins menée par deux adolescents, Cora et Sam, tente de survivre dans le cloaque des bas fonds de Denver… Pas de quartier pour ces enfants laissés pour compte, il faut lutter pour manger et grandir en échappant au monde des « Crânes de Nœud » soit les adultes séparés en deux catégories : les putes ou les voyous.

« C’était que d’être adulte est en soi-même un genre d’arnaque. »

Lorsque Goodnight, géant au visage mutilé et muet, fait son entrée dans leur repère, Sam veut croire à une forme de salut… Mais, le jeune garçon se retrouve bien vite entraîné dans des affaires toutes aussi violentes que sordides et bientôt, face à l’engrenage dans lequel il a mis le doigt, Sam comprend qu’un premier mauvais choix n’est que le début d’une très longue série…

« Il y a une forme de salut dans le fait de haïr la merde qui est à l’extérieur de vous plutôt que la merde qui est à l’intérieur de vous. »

« La quintessence du noir » dit Pierre Lemaitre… Nous y sommes ! Sans pour autant rivaliser complétement dans la noirceur avec le précédent roman de Whitmer, Evasion (Collection « Totem », éditions Gallmeister) qui est un modèle du genre. Il y a du western dans l’atmosphère de ses pages et également un regard bienveillant, presque nostalgique sur les défavorisés. Une lecture qui ne laisse forcément pas indifférent entre hauts le cœur et moments de tendresse…

Maille à maille, de Simone Righetti

La mémoire de Sarah est comme les tricots qui naissent sous ses doigts : elle essaie de rassembler les mailles et de combler les trous. Elle ignore qui elle était avant d’être arrachée à ses parents aux portes d’Auschwitz, recueillie par un officier SS pour servir de poupée vivante à sa fille handicapée…

Un court récit qui nous emporte dans les pensées contradictoires d’une femme qui s’est construite entre maltraitance et affection pour ses bourreaux qui constituent, malgré tout, sa seule famille.

Impossible, Erri de Luca

En pleine randonnée, un homme en voit un autre chuter au fond d’une ravine. Il prévient les secours et se voit arrêté puis interrogé : les deux hommes se connaissaient et le magistrat est bien déterminé à ne pas croire au hasard. L’homme de loi remonte dans un passé révolutionnaire qu’il n’a pas connu et l’interrogatoire se mue en un dialogue entre deux hommes opposés et deux générations.

Ce nouveau roman nous plonge dans l’immensité de la montagne où les lois ordinaires n’ont pas cours, et dans la complexité d’une histoire pas totalement révolue, avec ses secrets et ses trahisons.

L’autre moitié de soi, de Brit Bennett

Les jumelles Désirée et Stella grandissent inséparables dans une petite bourgade de Mallard, où les noirs tentent de devenir plus blancs à chaque génération. A l’adolescence, elles fuguent. Quelques années plus tard, Désirée revient sans sa sœur et avec une petite fille à la peau d’ébène.

Des années 60 aux années 80, le récit donne la parole aux femmes de cette famille en déroulant leur histoire et les multiples vies de chacune et en abordant les thèmes universels du racisme, de la violence familiale, de la vie domestique ou encore du conservatisme.

La petite dernière, de Fatima Daas

Coup de cœur de Pryscilla

Le récit autobiographique d’une jeune femme française d’origine algérienne et musulmane, troisième fille de sa fratrie, qui cherche et interroge sa place au sein de sa famille, de sa communauté et de sa religion. Déchirée entre l’affection pour ses proches et la réalité de ce qu’elle est au plus profond d’elle même, c’est cette souffrance terrible face à l’inconciliable qui parcourt les pages de Fatima Daas… Femme, lesbienne, française, mulsulmane, banlieusarde ; Comment se forger et s’accepter, être soi sans décevoir ni Dieu ni les siens, apprendre à aimer et accepter de l’être en retour sont autant de questionnements qui jalonnent ce tout jeune parcours de vie.

Un premier roman d’une grande force, entre litanie et prière, dont chaque début de « chapitre » accueille le lecteur par cette vérité immuable : « Je suis Fatima Daas ». Un texte et une voix qui portent avec puissance le sujet encore trop tabou de l’homosexualité dans la religion musulmane.

Le sanctuaire, de Laurine Roux

Coup de cœur de Pryscilla

Un virus transmis par les oiseaux a mis l’humanité à genoux, une famille trouve refuge dans une cabane isolée dans la montagne et tente d’y survivre dans une nature à la fois rude et généreuse…

Gemma a vu le jour dans le sanctuaire, sans rien connaître du monde tel que nous le parcourons… June, sa sœur et Alexandra, leur mère, regrettent ce passé perdu, dont le moindre détail est magnifié à travers les histoires que racontent cette dernière. Le père, dur et intransigeant, convaincu d’agir pour la survie de « son clan », exige de ses filles obéissance et soumission et leur impose un entraînement véritablement militaire. Mais, cette vie (ou ce qui s’y apparente) de privations et d’interdits, exigée au nom de la sécurité de tous, se fissure peu à peu lorsque Gemma rencontre un vieil homme accompagné d’un aigle majestueux…

Un texte d’une grande force pour une lecture « coup de poing »… le premier roman de Laurine Roux, Une immense sensation de calme, annonçait déjà un réel talent et un univers littéraire singulier. Cette seconde publication confirme pleinement les qualités de cette auteure accomplie…

On pense à Mccarthy, dont une citation ouvre le roman, à Thoreau… et au percutant My absolute darling de Gabriel Tallent… Un vrai grand coup de cœur !

Betty, de Tiffany McDaniel

Dans l’Amérique des années 60, la petite Betty grandit dans une grande famille, entre un père indien et une mère blanche, marquée par une enfance difficile. Ils vivent en marge, pauvres mais riches de ce que la terre leur offre et des histoires du père, qui embellissent la réalité et rendent le monde meilleur en l’emplissant de beauté et de merveilleux.

Un roman puisant qui oscille entre dureté et poésie, porté par la voix d’une enfant hantée par la violence du monde et portée par la force ancestrale des femmes cherokee. Une héroïne qui puise sa force dans les mots et l’écriture face à la perte de son innocence, qui l’arrache brutalement à l’enfance.

Non seulement papa avait besoin que l’on croit à ses histoires, mais nous avions tout autant besoin d’y croire aussi… Nous nous raccrochions comme des forcenées à l’espoir que la vie ne se limitait pas à la simple réalité autour de nous. Alors seulement pouvions-nous prétendre à une destinée autre que celle à laquelle nous nous sentions condamnées.

Ce qu’il faut de nuit, de laurent Petitmangin

Il a élevé ses fils comme il a pu, seul, mais avec tout l’amour et l’attention qu’il pouvait leur donner. Ils grandissent, tracent leur chemin, avec leurs convictions qui leur ont fait prendre des chemins différents. Rester présent, malgré les liens qui vacillent et l’incompréhension. Et la vie qui les malmène.

Un premier roman fort et sensible, qui vous emporte. “Je pense que ça a été une belle vie. Les autres diront une vie de merde, une vie de drame et de douleur, moi je dis, une belle vie.

Nickel Boys, de Colson Whitehead

La Nickel Academy est école disciplinaire destinée à “remettre les jeunes délinquants sur le droit chemin et les faire devenir des hommes honnêtes et honorables.” A la fermeture de l’école, des archéologues exhument des corps non déclarés, meurtris. Et Elwood se souvient de l’erreur judiciaire qui l’a conduit là-bas, des années plus tôt, bien loin de la réalité affichée : “l’école vous brisait, vous déformait, vous rendait inapte à une vie normale.”

Un roman basé sur une triste réalité, qui nous plonge dans les horreurs de la Floride ségrégationniste des années 60.