Archives de catégorie : Littérature

Devenir lionne de Wendy Delorme

La femme n’est définitivement pas un être à domestiquer et à dresser, n’en déplaise aux tenaces héritiers du patriarcat longuement et systématiquement reconduits dans leur comportement de mâles prédateurs. Ils continuent d’essayer de soumettre les lionnes rugissantes et puissantes qui sommeillent derrière leurs barreaux subis, jusqu’à l’acceptation, parce que la définition de l’amour qu’on leur a refilé dans leur condition de femelle est erroné. Si elles ne ne le savent pas d’emblée parce que trop modelées elles-mêmes par quelques siècles de martelage leur inculquant la soumission, elles le ressentent au fond de leur ventre que ça sent le fauve…

Le regard que l’homme pose sur l’animal ne diffère pas de celui qu’il accorde à la femme. Incapable de penser et de concevoir un mode de fonctionnement différent du sien, il domine.

Quand il est question de survie, lionnes et femmes, sont celles qui feront ce qu’il faut pour elles-mêmes et pour les leurs.

Lionne en cage qui se ronge les pattes détruite par la captivité et femme dévorée dans sa chair et son esprit par un amant dévastateur, elles sont sœurs dans leur combat contre l’asservissement.

De ce qui a été vécu il y a 20 ans dans une vie de jeune femme, il restera des blessures, des cicatrices, des peurs profondes qui semblent impossibles à surmonter et un jour, il y aura un autre visage de l’amour. Dans ces pages, M ou le nom de l’amour libéré et libérateur de l’angoisse de l’appartenance toxique, l’amour vrai qui enlace sans contraindre.

Un immense coup de cœur pour ce texte d’une rare puissance.

Boris, 1985 de Douna Loup

Boris Weisfeiller, disparu au Chili en 1985. Un nom parmi tant d’autres sur la liste des disparus pendant les années de dictature de Pinochet. Nous ne le connaissons pas, il n’apparaît pas sur nos portraits de famille et nous ne partageons pas de liens avec lui et pourtant, dès les premières pages du récit de Douna Loup, il devient notre propre chair.

Boris est né en URSS dans une famille juive au tout début des années 1940. Son père, médecin juif hongrois qui avait fui Budapest après avoir participé au soulèvement de 1922 contre le gouvernement, les abandonne, lui, sa sœur Olga et leur mère, après avoir été expédié en Sibérie en 1950. Boris devient un élève brillant et malgré les difficultés que rencontrent la famille pour subvenir à ses besoins, il intègre l’université et en sort diplômé en 1963. Empêché de poursuivre une carrière scientifique dans son pays, il fait une demande d’exil en Israël dont il ne foulera finalement jamais le sol pour atterrir, en 1975, aux États-Unis. Une vie libre, enfin, pour ce trentenaire passionné par les chiffres autant que par les grands espaces.

Rien d’étonnant pour sa famille, restée en URSS, ni pour ses amis, à le voir prendre un avion en décembre 1984 en direction du Chili. Le 15 janvier 1985, son sac à dos et ses effets personnels sont retrouvés au bord de la rivière Nuble. Personne ne le reverra.

Entre 2019 et 2020, Douna Loup prend la route des États-Unis et du Chili à la suite de ses ainées. Elle multiplie les rencontres, traque les détails qui auraient pu leur échapper pour espérer, à son tour, clore ce chapitre de leur histoire resté sans point final depuis 1985. D’une tragédie personnelle et intime, Douna Loup dont Boris est le grand-oncle, livre un récit vaste et puissant sur le Chili des années 1980. L’enquête irrésolue héritée de sa propre histoire familiale devient celle menée par chaque famille chilienne amputée d’un membre par Pinochet et sa meurtrière DINA.

Harlem Shuffle de Colson Whitehead

L’ascenseur social n’embarque pas grand monde dans le Harlem des années 1960 et Carney, vendeur de meubles et d’électroménager sur la 125ème avenue, est décidé à ne pas râter le coche. Avec une femme issue de la “haute” dont les parents jubilent à l’idée de le rabaisser à la moindre occasion et deux gosses à nourrir, c’est bien certain que sa vie aurait une autre gueule côté Riverside dans un appartement plus grand et confortable. Sauf que le commerce ça ne paie pas aussi bien qu’il le voudrait et ce ne sont pas les quelques petites entorses à la légalité qui font bouillir la marmite. Qu’on se le dise, Carney est un (brin) filou mais pas un voyou et c’est bien contre son gré et par fidélité familiale un peu bonne poire qu’il va se retrouver embarquer dans un gros coup. Et si ça sent rapidement le roussi parce que dans le quartier, ni les truands armés, ni ceux en col blanc, ni les flics ne plaisantent quand on essaie de la leur faire à l’envers, il se pourrait bien que Carney parvienne tout de même à tirer son épingle du jeu.

Lutte des classes à l’aigre plus que doux, proxénétisme et banditisme qui empruntent au cocasse sans échapper à la violence, l’humour mordant ne parvient pas à évincer l’âpreté de l’époque.

Executeur testamentaire en revisite du roman noir américain, Colson Whitehead excelle dans cette peinture de la réalité politique et sociale de Harlem au début des années 1960.

Fille en colère sur un banc de pierre de Véronique Ovaldé

Aïda a quitté son île natale et sa famille depuis bien des années et ne s’attend pas à ce qu’on la prévienne de la mort de son père. Elle décide d’y retourner, se confronter à ses sœurs, au silence, à la disparition de Mimi lorsqu’elle était enfant, qu’on ne lui jamais pardonnée. Le passé va remonter, et avec lui, peut-être, la résolution de cette disparition.

Un roman prenant qui nous plonge dans les silences et non-dits d’une famille frappée par la tragédie.

Prends ma main, de Dolen Perkins-Valdez

Alabama, années 70.
La jeune Civil entre comme infirmière dans un planning familial, désireuse de venir en aide aux femmes les plus démunies. Mais bien vite elle s’interroge sur les méthodes et les produits auxquels sont soumises les patientes. Elle se prend d’affection pour deux fillettes et va se battre pour leur rendre justice et faire changer les choses.

Une passionnante histoire, qui s’inspire de faits réels, et met au jour différents scandales sur des abus en matière de santé publique, dans un système basé sur la confiance qui profite de la pauvreté et de l’analphabétisme de leurs patients pour mener des études ou des pratiques immorales sous couvert de soins…

La carte postale, Anne Berest

Dix ans après que sa famille ait reçu une mystérieuse carte postale, ne comportant que les noms de ses ancêtres déportés lors de la seconde guerre mondiale, la narratrice se lance dans une enquête pour découvrir à la fois l’auteur de cette carte mais aussi les parcours de ses ancêtres.

Un récit qui nous offre une plongée dans l’histoire familiale de l’autrice, qui s’entremêle à la grande histoire, de leur fuite de la Russie dans les années 30, rattrapé par les horreurs de la seconde guerre mondiale, jusqu’au silence et la parole qui se libèrent enfin aujourd’hui.

Hors-la-loi, d’Anna North

Dans l’ouest américain de la fin XIXe, très croyant et traditionaliste, la jeune Ada commence une vie pleine de promesses. Mais après plusieurs mois de mariage sans tomber enceinte, elle est déclarée stérile et accusée de porter malheur aux futures mères. Obligée de fuir, elle trouve refuge dans le Gang du Hole-in-the-Wall et devient une hors la loi.

Un western féministe aux côtés de femmes rejetées par la société et d’une héroïne éprise de justice ainsi que d’une soif de connaître, comprendre et soigner les maux des femmes pour qu’elles ne soient plus stigmatisées par l’ignorance et les superstitions ni réduites uniquement à leurs ventres inféconds.

Cher connard de Virginie Despentes

Cher connard,

J’ai lu ce que tu as publié sur ton compte Insta. Tu es comme un pigeon qui m’aurait chié sur l’épaule en passant. C’est salissant, et très désagréable. Ouin ouin ouin je suis une petite baltringue qui n’intéresse personne et je couine comme un chihuahua parce que je rêve qu’on me remarque. Gloire aux réseaux sociaux : tu l’as eu, ton quart d’heure de gloire. La preuve : je t’écris.

Un roman épistolaire qui dévoile les échanges entre Rébecca, actrice vieillissante qui n’a aucun problème avec le fait de dire qu’elle a fait carrière sur son physique, son caractère rebelle et une solide affection pour la drogue et la fête, et Oscar, auteur trentenaire en plein ascension, alcoolique, et qui prend dans la gueule ses agissements de moyennement connard à l’égard de Zoé, son attachée de presse, au moment de la libération de la parole des femmes avec le #MeToo. Entre leurs écrits, la voix de Zoé, elle-même aux prises avec les extrémistes de tous bords depuis qu’elle a fait le choix de dénoncer le fringant auteur de polars.

Des échanges prétextes à passer au crible de nombreux thèmes qui agitent, à juste titre, notre société. De celles tristement qualifiées d’ordinaires aux plus meurtrières violences faites aux femmes (qu’elles soient présentées comme consenties à travers le personnage de Rebecca qui se sait exploiter pour son corps, à celles exprimées par Zoé victime du gros lourd de service qui ne comprend pas que sa position de mâle dominant ne l’autorise pas à forcer la main aux femmes), à l’addiction et ses mécanismes (sujet de fond du roman), aux réflexions sur le capitalisme, l’écologie, aux conséquences des années Covid sur nos psychés et nos manières de vivre et on en passe. Qu’on acquiesce ou pas, le reflet du monde que nous avons construit est plutôt exhaustif.

Est-ce que le propos est novateur (reproche numéro un) et porté par une plume digne des plus grands noms de la littérature (reproche numéro deux) ? Comment dire ?… Il y a des sujets qui nécessitent qu’on continue à enfoncer le clou et il y en a beaucoup dans ces pages. On comprend très bien ce que Despentes a à dire et balancer joyeusement sur la forme n’est pas vraiment le débat. Mieux, On a aimé ce choix de l’épistolaire qui rythme le livre dans ce va et vient permanent entre les personnages, on a souri beaucoup et trouvé que pas mal de petites remarques et réflexions étaient plutôt punchy et franchement bien posées.

BREF ! Vous l’attendiez toutes et tous, la lecture du dernier Despentes par vos libraires préférées parce que quand même, s’il y a un point sur lequel nous pouvons être d’accord, c’est que les avis positifs ou négatifs font cruellement défaut sur ce roman en cette période de rentrée littéraire 🙂. Ça semble même risqué pour les libraires de dire qu’on ne jette pas ce livre directement au feu si on ne veut pas être accusées de promouvoir une littérature qualifiée de trop commerciale, tout autant que de le réduire à une “pauvre daube” en s’attirant les foudres d’une autre partie du lectorat…

Mais, oh miracle ! comme dans pas mal de domaines, il existe un entre deux, un truc pas mal qu’on appelle la nuance. Et c’est pas mal, la nuance, à l’heure où certaines et certains pourtant du même bord se tirent joyeusement dans les pattes en se reprochant d’être trop ou pas assez. C’est un peu ce qui ressort de cette lecture, nombreuses et nombreux d’entre nous ont été à un moment de leur vie/sont des moyennement connasses et connards, doit-on toutes et tous être pendus.es illico sans aucune perspective de “rédemption” ? Peut-être pas… De l’écoute et du respect de l’autre, des échanges de paroles et d’idées, chacune et chacun, personnages de ce roman et nous toutes et tous, sortons changés.ées, forts et fortes de nouvelles façons de penser et d’agir (mieux, c’est l’idée !).

En salle de Claire Baglin

Dans un menu enfant, on trouve un burger bien emballé, des frites, une boisson, des sauces, un jouet, le rêve. Et puis, quelques années plus tard, on prépare les commandes au drive, on passe le chiffon sur les tables, on obéit aux manageurs : on travaille au fastfood.

De l’excitation enfantine devant les menus ultra colorés d’un fast-food à la terrible réalité de l’exploitation subie par ces enfants de familles modestes, devenus “grands” et employés dans ces antres de la malbouffe pour payer leurs études.

Claire Baglin livre un récit en deux temps. D’une part, une enfance à attendre un père ouvrier soumis à des horaires éreintants pour gagner de quoi subvenir aux besoins de sa famille et leur offrir, de petites économies en chèques vacances “grassement” distribués par l’entreprise qui l’emploie, des vacances au camping dont l’apogée est ce très attendu repas au fast-food. De l’autre, devenue jeune adulte, sa propre expérience du monde du travail dans ces chaines de restauration aux pratiques aussi indigestes que leurs burgers à la composition douteuse.

La soumission des corps et des esprits, la dépersonnalisation qui fait des travailleuses et des travailleurs des pions anonymes en quête de reconnaissance, la pression incessante pour toujours davantage de productivité sans se soucier de la sécurité de celles et ceux qui triment, là sont les points communs qui relient père et fille à 10 ans d’intervalle tous deux écrasés par une logique économique inhumaine.

Leurs mains, souillées par la graisse des machines, agressées jusqu’à y laisser la peau par les détergents, brûlées et aux doigts coupés ne sont jamais victimes mais toujours fautives. Ne jamais lâcher, devoir accepter de s’écraser et de jouer des coudes pour grappiller un poste à peine moins ingrat, elle n’est pas réjouissante la projection du “nous vivrons mieux que nos parents” à la sauce 2022.

Révoltant de réalisme, “En salle” est le premier livre de Claire Baglin, publié aux éditions de Minuit.

Vivre vite de Brigitte Giraud

Je reviens sur la litanie des “si” qui m’a obsédée pendant toutes ses années. Et qui a fait de mon existence une réalité au conditionnel.

Claude, le compagnon de Brigitte Giraud décède dans un accident de moto. Plus de 20 ans après, elle retrace l’enchainement des évènements, détails et superpositions de circonstances qui auraient abouti à cet instant fatidique.

Lorsqu’on n’est ni croyant.e ni fataliste et profondément amoureux.se comment accepter cette intrusion violente du “être au mauvais endroit au mauvais moment” dans une vie ? Brigitte Giraud exprime cette quête de sens face à l’inacceptable perte d’un être cher, parfois au-delà du rationnel, qui a modelé sa vie de femme et de mère depuis la mort de Claude.

Refaire le match encore et encore, fouiller les faits à la recherche du moindre élément d’explication, réfléchir à ce qui aurait pu/dû être différent pour empêcher que “ça” arrive, Brigitte Giraud passe tout au crible. De la naissance de Tadao Baba, ingénieur japonnais concepteur de la Honda 900 CBR Fireblade à l’arrivée en 2CV de Denis R. sur les lieux de l’accident, elle remonte le fil de tout ce qui, mit bout à bout, converge vers ce point précis du centre ville de Lyon ce 22 juin 1999 à 16h25.

Récit qui se heurte à l’absence et au manque, le livre de Brigitte Giraud est surtout l’histoire de leur amour et le portrait de cet homme aimé, de leurs passions communes et de leurs envies qui dans un mouvement d’emballement leur a fait oublier que vivre était dangereux.