Elle alla dans la cuisine, se servit un dernier verre de champagne. Et puis je dirai : « Arrêtez d’assimiler l’État à son peuple. Je ne suis pas la Russie de Poutine et Poutine n’est pas la Russie. Ce n’est pas la Russie qui envoie des bombes sur l’Ukraine, merde ! C’est Poutine ! » Elle aurait aimé boire un autre verre, mais la bouteille était vide.

Elle était une star de cinéma reconnue et adulée dans son pays jusqu’à ce que Poutine envahisse l’Ukraine. Sur un coup de tête, elle prend un billet d’avion et s’envole vers Paris, laissant derrière elle sa mère âgée et son chat. Elle n’imagine pas ce jour-là partir plus de quelques semaines, mais son séjour dans son appartement parisien s’éternise au fur et à mesure que le conflit s’enlise.
Considérée comme une dissidente par le régime russe pour avoir quitté son pays d’origine, elle en est pourtant loin. Par crainte de ne plus jamais pouvoir faire marche arrière, ses prises de position publiques dans les médias, sur les réseaux, dans l’écriture d’une étrange et métaphorique pièce de théâtre intitulée « Grenouille », restent en demi-teinte. C’est bien ce manque d’engagement anti-Poutine que semble lui reprocher son pays d’accueil, certains de ses compatriotes plus radicaux dans leurs propos et les membres de la communauté ukrainienne en exil. Pourtant, le gouvernement russe n’accueillerait pas son retour au pays avec des brassées de fleurs. Elle n’est plus nulle part la bienvenue ni chez elle. Loin des siens et de sa langue, ses comptes bancaires bloqués, dépossédée de son statut de « vedette », de son travail, sa nationalité est semble-t-il un motif suffisant pour faire d’elle, partout, une paria.
Un questionnement autour de la responsabilité et de la culpabilité qui se joue du lecteur à travers un personnage ambigu. Une « pauvre petite fille riche » enfermée dans un monde protégé revient à la dure réalité, et ce qui frappe c’est de la voir souffrir davantage de son confort perdu que des horreurs de la guerre. Si on se donne la peine de creuser, rien n’est aussi strictement binaire et c’est ce qu’amène, derrière les apparences, le roman de Sergueï Shikalov.
Disponible à la librairie le 20 août.
